MON UNIVERS

Bienvenue dans mon univers

Créer parce que c'est essentiel...nous avons tous notre espace de création...le miens est en image et en mots d'aussi loin que je me souvienne...
Créer parce que c'est un plaisir, un grand bonheur...
Créer pour se brancher sur le souffle de Gaia...
Créer pour communiquer, pour tisser des liens, au-delà des espaces convenus, dans l'intimité de l'imaginaire de l'autre...
Faites comme chez vous...soyez les bienvenus...enlevez vos chaussures, callez-vous confortablement...

Annie

Me voici

Dimanche 4 février 2007 7 04 /02 /2007 23:10
Un après-midi ensoleillé, je flânais à ma terrasse préférée sur le plateau Mont-Royal. J’écrivais, je lisais ou j’appréciais seulement l’effervescence de l’avenue, je ne me souviens plus. Mais je me souviens clairement du bonheur d’observer déambuler les gens, de la lumière si particulière qui peignait les édifices, de l’animation des commerces, de la douceur d’un moment hors du temps, de la chaleur… Ma mémoire est encore imprégnée de la beauté des passants. Sur le Plateau, tout le monde est beau, dans une variété de styles et d’attitudes. Du «450» en visite, en passant par les étudiants babacools, les bcbg’s qui magasinent, les habitants du quartier qui semblent si bien agencés au décor, jusqu’aux itinérants dont l’individualité colore la rue. Puis passe une personne, une seule, remarquable entre toutes. Clairement, cet homme ne faisait pas partie du paysage urbain qui nous entourait. Un étranger. Un étrange. Assurément, quelqu’un de l’est de la ville. Hochelaga peut-être ? Le contraste pourtant subtil m’a frappée. D’abord les vêtements. On reconnaît une veste qui semble sortie des années 90, un peu passée s’appuyant sur un jean ajusté mais qui paraît tout de même un peu trop grand, probablement des souliers de course blancs, comme ceux que l’on achetait à bas prix chez Pitt il y a 15 ou 20 ans. Personnellement, une bonne partie de ma garde-robe est issue des friperies…une forme dérivée de simplicité involontaire… Mais Kevin, appelons-le ainsi, revêtait clairement l’indigence et ses vêtements ne disaient rien de ses goûts, de ses rêves et encore moins de l’image qu’il souhaitait projeter dans nos regards critiques. Non, il n’y avait que la nécessité qui transparaissait et ce «manque de goût» propre à ceux qui ne peuvent se permettre le luxe de l’influence culturelle. Voilà me disais-je (honteuse d’avoir cru que mes origines modestes me plaçaient en infériorité contre une classe plus bourgeoise de notre société) que pendant quelques secondes, la vraie misère avait marché devant moi. La misère invisible de l’occident. L’arrogante cruauté du rêve américain. Le mensonge du self made man accessible au plus petit d’entre nous. Parce qu’il y a les stigmates. Il y a ceux que la grâce du «génie» capitaliste ne sortira jamais du brouillard. Tout le corps de Kevin criait son «statut social». L’expression de son visage. On pouvait y lire la crainte d’être jugé, l’inconfort de ne pas appartenir, l’inquiétude de ne pas connaître les règles, les usages, les rites…et sa peau avait cette couleur de hangar, cette texture de la malboufffe, ces marques de la fatigue… Sa démarche. Tendu, légèrement penché vers l’avant comme pressé de ne plus exister, traduisant un inconfort qui prend racines jusque dans ses expériences les plus anciennes. Notre corps parle, nous le savons tous, notre univers hyper médiatisé nous le martèle sans arrêt. Et nous nous empressons de créer une image de nous-même qui soit convenable, qui corresponde minimalement aux exigences de la perfection. C’est ce qui nous garantit un emploi, un amour, une vie sociale, c’est ce qui nous permet de croire que nous pouvons «changer de caste» et accéder à une vie meilleure. Avec un minimum d’éducation, de confort matériel, un environnement aimant, il y a des chances réelles d’atteindre certains rêves ou à tout le moins de se créer un quotidien confortable. Mais pour Kevin, la partie est perdue d’avance. Il est stigmatisé. Il portera jusqu’à sa mort les marques de la pauvreté. Dans notre quête démesurée de l’Eldorado, nous perpétuons l’éternel écart entre les classes. Dans notre volonté de croire que chacun a sa chance et la fait, nous fermons les yeux volontairement sur notre responsabilité dans cette aberration. Parce que nous voulons tellement croire qu’un jour la gloire et la réussite pourraient être nôtre, que la perfection est atteignable…que de notre vivant, nous pouvons être dieu…nous ne voulons pas trouver la faille qui brimerait nos rêves… Et ainsi, de Kevin à Céline Dion, nous vivons dans le désir de n’être pas nous-même, de transcender notre vulgaire condition humaine, et nous souffrons perpétuellement à petites et à grandes échelles. Et nous stigmatisons les plus démunis.
Par Annie Paradis - Publié dans : annieparadis
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