Dimanche 4 février 2007
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Un après-midi ensoleillé, je flânais à ma terrasse préférée sur le plateau Mont-Royal. Jécrivais, je lisais ou jappréciais seulement leffervescence de lavenue, je ne me souviens plus. Mais je me souviens clairement du bonheur dobserver déambuler les gens, de la lumière si particulière qui peignait les édifices, de lanimation des commerces, de la douceur dun moment hors du temps, de la chaleur
Ma mémoire est encore imprégnée de la beauté des passants. Sur le Plateau, tout le monde est beau, dans une variété de styles et dattitudes. Du «450» en visite, en passant par les étudiants babacools, les bcbgs qui magasinent, les habitants du quartier qui semblent si bien agencés au décor, jusquaux itinérants dont lindividualité colore la rue.
Puis passe une personne, une seule, remarquable entre toutes. Clairement, cet homme ne faisait pas partie du paysage urbain qui nous entourait. Un étranger. Un étrange. Assurément, quelquun de lest de la ville. Hochelaga peut-être ?
Le contraste pourtant subtil ma frappée. Dabord les vêtements. On reconnaît une veste qui semble sortie des années 90, un peu passée sappuyant sur un jean ajusté mais qui paraît tout de même un peu trop grand, probablement des souliers de course blancs, comme ceux que lon achetait à bas prix chez Pitt il y a 15 ou 20 ans.
Personnellement, une bonne partie de ma garde-robe est issue des friperies
une forme dérivée de simplicité involontaire
Mais Kevin, appelons-le ainsi, revêtait clairement lindigence et ses vêtements ne disaient rien de ses goûts, de ses rêves et encore moins de limage quil souhaitait projeter dans nos regards critiques. Non, il ny avait que la nécessité qui transparaissait et ce «manque de goût» propre à ceux qui ne peuvent se permettre le luxe de linfluence culturelle.
Voilà me disais-je (honteuse davoir cru que mes origines modestes me plaçaient en infériorité contre une classe plus bourgeoise de notre société) que pendant quelques secondes, la vraie misère avait marché devant moi. La misère invisible de loccident.
Larrogante cruauté du rêve américain. Le mensonge du self made man accessible au plus petit dentre nous. Parce quil y a les stigmates. Il y a ceux que la grâce du «génie» capitaliste ne sortira jamais du brouillard.
Tout le corps de Kevin criait son «statut social». Lexpression de son visage. On pouvait y lire la crainte dêtre jugé, linconfort de ne pas appartenir, linquiétude de ne pas connaître les règles, les usages, les rites
et sa peau avait cette couleur de hangar, cette texture de la malboufffe, ces marques de la fatigue
Sa démarche. Tendu, légèrement penché vers lavant comme pressé de ne plus exister, traduisant un inconfort qui prend racines jusque dans ses expériences les plus anciennes.
Notre corps parle, nous le savons tous, notre univers hyper médiatisé nous le martèle sans arrêt. Et nous nous empressons de créer une image de nous-même qui soit convenable, qui corresponde minimalement aux exigences de la perfection. Cest ce qui nous garantit un emploi, un amour, une vie sociale, cest ce qui nous permet de croire que nous pouvons «changer de caste» et accéder à une vie meilleure. Avec un minimum déducation, de confort matériel, un environnement aimant, il y a des chances réelles datteindre certains rêves ou à tout le moins de se créer un quotidien confortable.
Mais pour Kevin, la partie est perdue davance. Il est stigmatisé. Il portera jusquà sa mort les marques de la pauvreté.
Dans notre quête démesurée de lEldorado, nous perpétuons léternel écart entre les classes. Dans notre volonté de croire que chacun a sa chance et la fait, nous fermons les yeux volontairement sur notre responsabilité dans cette aberration. Parce que nous voulons tellement croire quun jour la gloire et la réussite pourraient être nôtre, que la perfection est atteignable
que de notre vivant, nous pouvons être dieu
nous ne voulons pas trouver la faille qui brimerait nos rêves
Et ainsi, de Kevin à Céline Dion, nous vivons dans le désir de nêtre pas nous-même, de transcender notre vulgaire condition humaine, et nous souffrons perpétuellement à petites et à grandes échelles. Et nous stigmatisons les plus démunis.
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