Avec la fin du siècle des lumières est apparue la psychanalyse qui a mis au jour toute une part obscure de lesprit humain. La médecine a également rendus biologiquement explicables nombre de nos travers psychologiques.
Nous avons quitté lenfer de la possession ou de la folie. Enfin, la part dombre en nous pouvait se déployer et dévoiler ses mystères. Fini les démons et les sorcières, un nouvel espace rationnel nous ouvrait les portes de lesprit.
Cest une époque merveilleuse. Dorénavant nous pouvons nommer schizophrénie, dépression, angoisse, phobie, épilepsie, hypothyroïdie, cyclothymie, maniaco-dépression, trisomie, spm
.des affections qui auparavant nous menaient à lexclusion, voire au bûcher et à la condamnation divine.
Aujourdhui, il y a des groupes de soutien, des psychologues, des neurologues, des médicaments, des assurances-invalidité
on analyse même les humeurs des joueurs de hockey dans les journaux, Oprah gagne beaucoup dargent en rendant publiques les douleurs de tout un chacun, MSN publie tous les jours des articles de développement personnel, bref, notre enfer intérieur nest plus un tabou
.
Vraiment ?
Il me semble que malgré cette apparente ouverture nous ne savons toujours pas apprivoiser cette fameuse part dombre qui est en nous. La part animale, les archétypes profondément ancrés, les instincts de mort, la sexualité, le pouvoir, la possession
Nous avons sûrement tous fait lexpérience de pensées ou de désirs «tordus» contre lesquels nous luttons âprement. Peut-être est-ce un soir de grand alcool où nous avons insulté un ami cher
Peut-être une fois où une belle occasion sest présentée dacheter un bien dont on présume lorigine douteuse. Peut-être un service que lon refuse à quelquun dans le besoin pour donner une leçon. Peut-être le désir de se vêtir de cuir et dominer sexuellement quelquun. Peut-être le plaisir inavoué dêtre vu pendant des ébats amoureux. Peut-être certaines drogues que lon prendra à lexcès et même la voiture que lon conduira ensuite. Peut-être la lâcheté de ne pas avouer une faute grave. Peut-être le fantasme de battre à mort ou de torturer quelquun qui nous a fait du mal
Bref, nous avons tous quelques squelettes réels ou imaginaires qui viennent ternir limage que nous nous faisons de nous-même.
Cet espace en nous existe mais dans le merveilleux monde du rationnel, nous le nommons névrose et déviance
et nous tentons de le chasser, de le guérir. Quand un sein «outrageusement»dévoilé de mme Jackson vire le monde à lenvers, il y a lieu de se questionner sur ce que nous considérons réellement comme de la déviance.
Malgré toute nos avancées dans lesprit humain, il mapparaît que nous luttons encore contre le bien et le mal en plaçant le mal comme lennemi à vaincre. Ce faisant, nous revalorisons des systèmes moraux rigides qui nous empêchent dêtre totalement en accord avec nous-même. Je ne prône pas lanarchie et la libre expression des pulsions sans contraintes. Au contraire. La vie en société exige de chacun un certain sacrifice de lindividualité au profit du bien-être de lensemble. Cest clair. Mais ce qui me semble également clair cest que nous allons trop loin dans lautre sens.
Nous devons à tout prix être propres, équilibrés, productifs : un esprit sain dans un corps sain. Nous nacceptons pas la part dombre comme une partie «saine» de notre personnalité. Comme le jour appelle la nuit, comme le positif et le négatif créent une tension motrice.
Certaines pubs à la télé me choquent particulièrement. Celles des médicaments contre le rhume et la grippe. «Si vous pensez quune grippe va mempêcher de fonctionner !» On se bourre de médicaments pour continuer à être productifs. Je trouve que cela synthétise très bien létat desprit dans lequel nous évoluons. Nous prenons des anti-dépresseurs parce quil est nécessaire de continuer à travailler. Nous allons chez le psy pour être plus efficaces dans nos relations de couples ou dans notre emploi.
Nous sommes à lère de la négation. Puisquil existe un remède ou une explication rationnelle pour tout, nous navons plus dexcuse pour être faillibles. Rien, non rien, ne peut ni ne doit freiner nos performances. Ainsi, nous avons fait de la part dombre en nous, une maladie qui se soigne. Et nous nions que le bien et le mal soient la trame dune même étoffe, celle qui nous rends férocement laids parfois, mais aussi extraordinairement créatifs. Nous transformons de merveilleux outils de connaissance de soi en méthodologie de performance.
Pendant un certain temps, je me suis adonnée à la méditation bouddhiste. Le principe pour atteindre un certain calme intérieur est simple. Il ne sagit pas de se forcer à ne «plus penser». Tout est dans lart de laisser couler les pensées et de prendre une certaine distance par rapport à elles. Lexercice consistant alors à se dire «ceci est une pensée» et tenter de ne pas entrer en elle, de ne pas sy perdre. Juste lobserver.
Je crois quil y a en cela une grande sagesse. Il nest peut-être pas nécessaire déradiquer la part dombre en nous. Mais peut-être seulement darriver à lidentifier pour ne plus y être aveuglément soumis. À force de vouloir être sains, je pense que nous nous dénaturons et que cela fait bien laffaire des vendeurs de miracles qui misent avec confiance sur notre culpabilité à être imparfaits.
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