Dimanche 20 août 2006
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Voici quelques pages de mon premier roman. La réception des éditeurs n'était pas mauvaise mais elle n'a pas mené à la publication de ce manuscrit. Ça été un coup dur de voir les refus s'accumuler. On souhaite toujours la réalisation instantanée de nos plus grands rêves....Il m'a fallu admettre que c'est une première oeuvre avec les qualités et défauts que cela comporte. Et elle porte un message simple qu'en toute humilité, j'ai dû apprendre, après l'avoir écrit : ça parle de gens ordinaires qui sont coincés dans une vie qu'ils pensent ne pas pouvoir choisir...ça parle de cette façon que nous avons de nous projeter dans un idéal, en oubliant la beauté du réel, ceux qui nous entourent et la capacité que nous avons de rendre nos vies plus belles...à l'extérieur des rêves fournis par une époque, une culture, un marché, une morale...
Alors si le coeur vous en dit...
Et si votre coeur s'accroche, faites-le moi savoir...il est possible de lire la suite...
Le titre est :
Dehors jusqu'à dedans
(vous aurez peut-être compris la réappropriation de soi de l'image extérieur vers l'image personnelle...bon, je sais que c'est pas si évident...)
*******
- T'es dans une bonne passe... c'est un jeu très fort...
Elle repousse une mèche qui lui chatouille la joue, évitant le regard de Sabine, elle observe les cartes avec attention d'un air légèrement solennel. Un sourire de satisfaction se peint sur ses lèvres quelle mordille légèrement.
- Le chariot. Peu importe les circonstances, tu avances. L'action. Et à côté du Monde dis donc. Qu'est-ce t'as mangé dans les derniers jours ?
Sabine la regarde, ébauche vaguement un sourire. Doux presque mélancolique. Elle ne veut pas influencer Mathilde dans sa lecture du tarot. Sans y croire vraiment elles respectent une sorte de rituel mystique, juste au cas où peut-être... parce que c'est plus séduisant comme ça. Préservant quelque chose de l'émerveillement de l'enfance face à l'inconnu, face à l'autre coté de la vie, celui en soi et au-delà de soi. Une façon de rejoindre ce monde qui à jamais nous échappe, qui glisse hors des sentiers visibles de la connaissance. À travers la fenêtre de la cuisine, les lumières de la ruelle percent l'obscurité d'une nuit de fin d'été encore chaude. Elle pense : le chariot. Avancer, avancer peu importe les circonstances. Elle regarde la main de Mathilde, bronzée et un peu nerveuse qui replace une des cartes : la force. Le courage, la force, avancer. Ferme les yeux un instant pour chercher en elle l'écho qui confirmerait le bon augure de ces cartes. Plus effrayant encore, il y a le mat. La carte la plus forte du jeu : la libération du mondain. L'esprit qui s'élève au-dessus de toutes les illusions, de toutes les contingences. Ferme les yeux un peu plus fort comme s'il aurait dû apparaître une quelconque révélation, une vérité qui lui aurait échappé, que la fatigue aurait dérobée à son coeur et à son entendement...
Le téléphone sonne.
Mathilde se raidit un peu, pose ses mains sur ses cuisses et sagite imperceptiblement sur sa chaise. Au troisième coup, la sonnerie s'arrête et elle soupire, soulagée déchapper à cette impertinente interruption. Elle regarde sa soeur qui n'a pas bougé du tout ; sous la mèche bleue qui lui barre un oeil, elle erre encore quelque part, dans un de ces lieux qui lui donne cet air de bouddha thaïlandais. Où est elle ? il y a cette fragilité qui l'enveloppe et qui pince toujours un peu le coeur de Mathilde. Réflexe de grande soeur peut-être. Sabine n'est sûrement pas aussi vulnérable qu'elle en a l'air. Elle est plus calme que la moyenne des gens, c'est tout.
Je m'inquiète pour rien, pense-t-elle.
Sans attendre que Sabine la regarde de nouveau elle reprend la lecture des cartes
- Le monde t'appartient et c'est sûrement parce que tu bouges. Prends garde seulement à tourner ton regard vers l'avenir. Ceux qui t'entourent auront tendance à te ramener dans le passé.
Elle pose son index sur une des cartes où deux enfants respirent des fleurs dans une cour intérieure à lallure médiévale.
- C'est une alliée, cette carte, si tu extrais du passé l'innocence de l'enfance. La fraîcheur du regard. Mais elle te met en garde contre la nostalgie. Et puis tu vois, la petite bataille à côté de la force ? les perches qu'on te tend faut pas toutes les mêler. Te bats pas contre des moulins à vent, des illusions. Par rapport au couple, reviens aux pensées constructives. Parce que pour ce qui est de l'amour tu as la force de l'instinct ; le lion que tu apprivoises. Et pour le sexe tu as le Mat, t'es très proche de toi, très loin du jugement des autres.
Le regard de Sabine est revenu vers le tarot. Elle pense à Cassandra qui dort dans sa petite chambre à côté. Incrédule, elle regarde avec insistance les cartes colorées sur la table de bois usé. Cest tout de même rassurant de penser quen elle, sans même pouvoir le ressentir, il existe tout ce potentiel. Croire que les cartes aient un vrai pouvoir divinatoire.
***
À six heures trente le matin, on dirait que le temps est suspendu. On se love à labri de la «trépidence» et des exigences du jour, libéré des impressions et des préoccupations qui se sont entassées la veille au soir. Cest ce moment neuf entre les deux où tout semble encore possible, où la vie nous appartient pleinement dans toute sa gratuité. Même si l'on sait trop bien que les contingences sont là, attendant fidèlement pour nous happer dans le tourbillon des obligations et de la routine.
Cest pourtant le moment de la journée qui pèse le plus à Mathilde. Elle sextrait avec peine de la couette chaude où elle ressentait pleinement la lourdeur de son corps, la lenteur de la vie, la liberté du rêve. Son premier réflexe va au café qu'elle sirote le regard vague, accoudée à la table de la cuisine. Elle relève ses genoux, les pieds sur la chaise. Un moineau sur sa branche. Le jour est blême et s'annonce chaud. Cassandra, en pyjama de Mickey Mouse, est déjà dans la vie, rondouillette et de bonne humeur, elle joue avec des cuillères qu'elle fait danser sur tous les meubles.
Dans une invariable routine, Mathilde termine son café et entrouvre doucement la porte de la chambre de Sabine. Sur son matelas posé par terre, entouré de petits tas de vêtements, la petite soeur dort sur le ventre, abandonnée et chaude, les couvertures repoussées jusqu'aux fesses, la main près de la bouche comme si elle avait sucé son pouce pendant la nuit... Mathilde s'approche lentement et caresse les cheveux noirs très courts, la nuque trempée par la chaleur du sommeil. Elle enroule la longue mèche bleue autour de son index et joue avec un moment. En cet instant, malgré la charnelle blondeur de Cassandra, Sabine et sa fille se ressemblent plus que jamais. On est toujours si proche de l'enfance lorsqu'on dort. Mathilde a-t-elle cet abandon et cette innocence dans son sommeil ? Personne ne la regarde dormir, ou ne fait la remarque. Identique le jour comme la nuit. Prisonnière de cette image quelle se fait delle-même, incapable de relâcher jamais cette vigilance, cette rigueur qui sinscrit en elle comme sa nature profonde.
Sabine ouvre les yeux, gémit paresseusement, grogne un peu et tourne le dos. Comme un chat qui guette le moment d'être nourri, Cassandra profite de ce signal pour entrer en petite tornade dans la chambre. Se jette sur le lit et se couche tout le long de sa mère, colle sa joue potelée contre son dos dans un sourire béat d'affection.
Mathilde les laisse en symbiose et va préparer le déjeuner. Peut-être est-ce pour cela que ce moment lui pèse. Quand les «deux filles» sont encore dans l'innocence de la nuit, elle ressent pesamment son rôle de grande soeur. Un rôle qu'elle s'attribue elle-même probablement. Mais elle ne peut s'empêcher de penser que sans elle les «filles» se laisseraient couler dans le monde de lenfance, oubliant négligemment de réintégrer le monde des adultes. Cest irrationnel, mais elle les imagine bien ; la nonchalance de Sabine qui samuse avec linnocence de Cassie. Et Mathilde qui devrait assumer toute seule la part du réel, sachant que son seul salaire ne pourrait les faire vivre. Profondément, son souhait le plus cher serait de les protéger de la dureté du monde, de les garder près d'elle dans un petit nid douillet où elles n'auraient qu'à se soucier d'être heureuses tous les jours. Mais ce souhait est lourd dune responsabilité qui l'écrase et qui la ramène systématiquement à cette angoisse matinale. Il faut être forte, infaillible pour soutenir celles qu'elle aime.
De la chambre, on entend la petite voix de Cassie qui raconte sûrement toutes sortes d'histoires de dragons et de crocodiles, qui pose sûrement les mêmes questions que d'habitude : que ferons-nous aujourd'hui, pourquoi tu mets ta robe blanche, est-ce qu'on aura un chat bientôt. La voix basse qui murmure presque lui répond assurément les mêmes choses que d'habitude avec cette même douce patience, cette disponibilité presque passive.
Quand Sabine sort de sa chambre vêtue de sa robe d'hygiéniste dentaire, avec son petit démon blond accroché à sa jupe, elle sourit comme si elle arrivait de voyage, fatiguée mais heureuse de rentrer chez elle. Son café l'attend. Elle ne pense à rien de spécial, elle est là, simplement. Après 4 ans de vie commune, elle shabitue mal à la fébrilité de Mathilde, le matin. La nerveuse efficacité de son aînée ne l'agace pas vraiment mais l'intrigue et la laisse perplexe. Pour Sabine, ce moment de la journée est béni. Engourdie, la tête vide, elle se laisse porter par la langueur de cet espace hors du temps. Elle parle peu, seulement pour répondre aux demandes de sa fille, et s'isole dans son petit monde tranquille, loin de la sollicitude de sa soeur.
Devant elle, une journée nouvelle, rassurante et sans histoires, dans le cabinet du dentiste. La bouche grande ouverte, les clients sont dociles, muselés. Frottant les dents avec sa petite sableuse au jet, elle peut travailler à son rythme, sourire gentiment ou se taire passionnément. Les gestes familiers, mille fois posés, lui permettent de précieux moments de rêverie. Parfois, elle questionne un peu. «Comment vont les enfants, c'est bien la nouvelle voiture ?» et la bouche ouverte, dans le petit vacarme de l'aspirateur buccal, on sefforce de lui répond par un hochement de tête, un clignement de yeux, une mimique clownesque. Elle se trouve bien drôle... Sans savoir pourquoi, ces réponses captives lui semblent plus sincères que les longues explications qu'on pourrait lui donner. Peut-être parce que c'est le corps qui répond au lieu de la tête.
C'est Mathilde qui dépose la petite à la garderie, à quelques rues de chez elles. Simone est une bonne femme. La cinquantaine avancée, elle semble taillée exprès pour ce travail. Dynamique et affable, les enfants l'adorent. Cest une petite famille avec une mamie et de nombreux enfants. Cassie paraît très à l'aise dans cette communauté ; dégourdie et généreuse, elle entraîne ses compagnons dans toutes sortes de jeux, et les «amis» lui rendent l'affection désintéressée qu'elle leur offre.
Si Mathilde n'a pas eu d'enfants, c'est peut-être par choix ou par peur. Comment savoir ? puisquaucun rapport amoureux n'a duré assez longtemps pour qu'elle envisage une famille. À quarante-deux ans, sa seule certitude est cette récurrente sensation davoir été continuellement dépassée par la vie, surchargée par sa propre présence. Instable peut-être ? Oui et non. Trop lourde surtout. Avec le recul, il lui semble navoir jamais eu prise sur rien. Toujours cette envie de tout goûter, tout le temps, de tout connaître sans jamais savoir exactement où se poser. Une puissante soif de vivre qui refuse de se canaliser, dont elle narrive pas à identifier les sources et encore moins la façon de les assouvir. Elle fait ses choix en réponse à des nécessités extérieures.
Cest ainsi, aléatoirement, quelle a choisi son métier. Elle sy plait bien, mais ç'aurait pu être autre chose, ç'aurait été très bien sûrement. Avant de faire sa technique infirmière, elle a fait un Dec en arts plastiques. Parce que ça lintriguait les arts, elle aimait bien dessiner et les reproductions des toiles des grands maîtres lémerveillaient. Deux années plus tard, diplôme en main, elle na su que faire de ses connaissances artistiques. Elle a trouvé un boulot de vendeuse d'assurances. Ça payait le loyer, elle rencontrait des gens, sa vie se réglait un peu d'elle-même. Les pinceaux et les tablettes se sont rangés dans une armoire et n'en sont jamais sortis. Sans nostalgie, sans regrets, simplement comme on change le trajet que l'on fait tous les jours parce qu'ils ont détourné la route. Quelle importance au fond ? Puis un matin, dans le journal, un collège annonce ses cours. Infirmière. Pourquoi pas ? Et voila le trajet qui bifurque à nouveau. Elle décide de travailler avec les enfants, dans les écoles primaires. S'il n'y a pas de passion dans son travail, il y a de la tendresse. Avec les petits, une communion se crée qui l'apaise. Un sentiment dappartenance qui assoupit en elle ce vide, cette quête dun absolu, dune passion où elle pourrait se déployer et donner un véritable sens à son existence.
Cassandra et Sabine ont sur elle le même effet. Elles sont le lieu de l'existence. Le port d'attache. La constance. Les enfants qu'elle n'a pas eus. Et d'imaginer vivre sans elles, lui donne le vertige. Que lui resterait-il ? Quand Sabine s'est séparée de Stéphane, il n'y a pas eu d'hésitation. Vivre toutes les trois ensemble c'était plus quune opération de sauvetage. Mathilde a sous-loué son 3 et demie sur le plateau, pour dénicher un 6 et demie dans le quartier Rosemont. Une petite cour à l'arrière pour Cassie. Un loyer abordable. Un foyer. Un quartier où l'on finit par connaître tous les petits commerçants par leur nom. «Bonjour madame untel, fait beau aujourd'hui...» Une nouvelle vie sest créée doucement.
De son côté Sabine n'avait pas le choix. Peut-être aurait-elle fait autrement. Peut-être ne ressent-elle pas cette appartenance. C'est toujours difficile de savoir avec elle. Elle se laisse glisser. À 17 ans, elle rencontre Stéphane, de deux ans plus vieux qu'elle. Comptable, beau garçon, il part 9 ans plus tard avec une comédienne-extravertie-sexy-exigeante et lui laisse la garde complète de la petite qui vient de naître. Sabine a accepté stoïquement la rupture et la garde de lenfant. Comme si cétait dans lordre des choses.
Elle est emménagée avec Mathilde comme si c'était dans l'ordre des choses.
***
En traversant le parc, ce soir, Mathilde regarde les gens qui flânent et se demande où ils trouvent le temps. Toujours quelque occupation incontournable qui la retienne, si peu de temps pour sarrêter. Comme si quelque chose lui poussait tout le temps dans le dos ou quun câble géant la tirait vers l'avant
Comment font-ils, eux, pour traîner dans ce parc ? Tranquilles, ils sont seuls qui lisent, ou par petits groupes qui discutent ou jouent de la musique. Ne soupent-ils pas ? N'ont-ils pas du lavage à faire ou des obligations à rencontrer ? Ne sont-ils pas fatigués après une journée de travail ? Elle a l'impression que leur vie est si différente de la sienne. Qu'ils possèdent une insouciance qu'elle cherche sans relâche mais qui lui échappe constamment. Pourtant, elle est là, elle aussi, à 7h et demie le soir, dans ce parc, avec eux. D'où vient ce fossé qu'elle ressent entre elle et les flâneurs du parc ?
La soirée est calme, le soleil bas crée des jeux d'ombres intenses et des contrastes de lumière en taches chaudes et vives. C'est un tableau apaisant, on ne se croirait pas en ville. Le vent joue avec les feuilles et c'est dans l'âme qu'on le ressent, comme s'il venait caresser les angoisses, caresser les artères et ralentir le sang. Et malgré tout, cette sensation insaisissable qui lui enserre le coeur, qui ternit ce doux moment de début de soirée.
Elle ne fait que passer. Étrangère. Une touriste qui se presse pour se rendre ailleurs. Sa copine de travail, Sylvie-la-grande-gueule, l'attend sûrement au bar déjà. Toujours en avance Sylvie. Et vous n'êtes pas encore assis à sa table que déjà elle s'anime et poursuit la conversation comme si vous reveniez des toilettes, comme si vous ne veniez pas tout juste d'arriver.
À se demander parfois si elle reprend son souffle même. Elle parle avec une espèce d'urgence, tout son grand corps tendu en avant, comme si la chaise lui brûlait les fesses, comme si elle devait se confesser rapidement, sans rien omettre, avant de mourir. Elle n'est pas vraiment belle. Ses traits sont réguliers mais grossiers comme un dessin fait à la hâte. Et les vêtements qu'elle choisit, s'ils sont dernier cri, sont organisés avec tant de rigueur qu'on dirait qu'elle les a empruntés à quelqu'un. Ils ne se moulent pas à son corps, ils l'habillent.
Deux verres de vins vide occupent déjà la table lorsque Mathilde la rejoint.
Sylvie sélance instantanément
- Tu sais pas la meilleure ?
Mathilde sourit pour elle-même. Sans attendre de réponse, elle lui dit bonjour. Malicieusement, elle laisse sécouler de longues secondes, le temps de poser sa veste sur le dossier de sa chaise, de sasseoir et de regarder autour delle. Alors seulement, elle apaise le visage impatient et avide de Sylvie et lui pose la question rhétorique d'usage.
- Non, quoi ?
Sylvie aspire l'air un grand coup, préparant son plongeon. Son corps se recule affectant le détachement de celui qui a vu pleuvoir. Comme un ressort son buste revient vers lavant, ses yeux prennent un air de connivence
- Il est passé hier soir...
Elle prend une brève pause, le temps d'apprécier l'effet de cette «grande révélation».
Mathilde sait qu'elle parle de son ex. Et sait à peu près ce qui va suivre. L'histoire de leur rupture n'est un secret pour personne. Tout le monde à l'école a goûté à ses remarques acides sur le père de ses enfants. Qu'on parle de politique internationale, de la qualité de la bouffe à la cafétéria, elle trouve toujours le moyen de faire une analogie dévalorisante avec son mythique ex-mari. Mathilde se demande en l'écoutant d'une oreille, comment ce moulin à parole fait pour enseigner les mathématiques à une ribambelle d'enfants qui n'ont que l'envie de jouer. Elle doit parler tant et tellement vite que les petits sont prisonniers, captifs de ce débordement, incapables de détourner leur attention pour taquiner leur voisin ou dessiner dans leur cahier. Elle les imagine, à la sortie de la classe, silencieux, agards, complètement sonnés...
Cette idée la fait sourire à nouveau.
-
finalement il a dit que si ça continuait, il allait me retirer la pension alimentaire... j'ai bien le droit de voir qui je veux... pour qui il se prend de juger de mes fréquentations... quand bien même que je verrais 10 gars différents par semaine, c'est pas son affaire... et puis les enfants, ils sont pas bien élevés, les enfants ?... sont toujours bien habillés, ils ont des bonnes notes à l'école... monsieur, il se permet... non mais franchement il se prend pour qui... j'ai bien le droit de voir qui je veux... pour qui il se prend... qu'est-ce tu ferais à ma place... tu te laisserais pas faire toi non plus je sais bien... t'as pas d'enfants mais imagine que Sabine te dise que t'as de mauvaises fréquentations et que ça donne le mauvais exemple à sa fille...
Pourquoi Mathilde fréquente cette femme, elle n'en sait trop rien. Ça la distrait. Elle n'a pas beaucoup d'amis. En dehors de Sabine et de Cassandra, elle ne voit pas grand monde. Et puis sortir toute seule dans les bars, elle en est incapable. Elle a besoin de ces moments où elle n'est la grande soeur de personne, où elle est une femme qui sort avec une copine prendre un verre et peut-être rencontrer l'âme soeur. Ses longues années de célibat lui pèsent. C'est une solitude de la chair qui la ronge de plus en plus en profondeur. Qui pourrait probablement la consumer toute entière un de ces jours et la transformer en vieille fille hargneuse et rêche. Enfin elle le craint et se demande même parfois si ce travail de destruction interne n'est pas déjà commencé. Ne serait-il pas déjà trop tard, si elle rencontrait cet homme parfait qui la comprendrait totalement ? Saurait-elle encore aimer ? S'abandonner à l'autre ? Il lui semble qu'avec le temps une forteresse s'érige autour d'elle et qu'à l'intérieur tout se vide infailliblement.
Sylvie arrête sa longue tirade un moment lorsqu'une jeune serveuse «trop belle pour être vraiment sympathique» vient s'enquérir de leurs besoins liquides. Elle fait mine de réfléchir, et prend un air de femme du monde à qui l'on doit le respect de sa classe. Commande évidemment un verre de vin blanc en évitant dédaigneusement le regard aimable de la serveuse.
- Et toi, comment ça va ? lance-t-elle en prenant la main de Mathilde, lui offrant un sourire d'affection exagéré.
Mathilde aura quelques minutes d'attention sincère. Pas plus que quelques minutes, mais au fond c'est tout ce dont elle a besoin. Elle n'en espère pas plus que d'exister pour sa copine pendant quelques phrases un peu vagues... Parler delle-même la rebute un peu. Quy a-t-il dintéressant à dire ? Sa vie est une longue suite tranquille de journées identiques. Et contrairement à Sylvie elle na aucun talent pour le drame ou pour transformer sa réalité en histoires «passionnantes». De plus, une forme de pudeur la retient de se déverser intimement. Elle veut surtout ne pas être seule.
- Bernier m'a encore sorti un nouveau plan d'intervention auprès des enfants. Il considère qu'on doit faire le contrepoids avec la culture de masse et que les infirmières sont bien placées pour contre éduquer les jeunes. «un moment privilégié, en tête-à-tête avec les enfants... les parents ne prennent plus la peine d'écouter... c'est à nous d'aller les chercher...» bla, bla, bla, tu vois le genre. C'est sûr qu'ils sont un peu laissés à eux-mêmes ces enfants-là, que c'est la télé et l'école et les gardiennes qui les éduquent mais il rêve s'il croit qu'en 15 minutes on peut refaire toute l'enfance d'un petit être humain...
- Tu sais que sa femme a eu un troisième enfant
. il refuse encore qu'elle retourne sur le marché du travail... moi à sa place à elle je me laisserais pas faire, il se prend pour qui... je l'ai vue elle, l'autre jour, elle est de plus en plus effacée, on dirait qu'elle retourne en enfance... une poupée, je te dis... mais c'est pas la semaine passée qu'il est venu te voir avec un autre projet... c'était quoi déjà... l'éducation sexuelle... l'alimentation... ?
- La drogue. L'affaire c'est ça, il demande qu'on fasse un suivi, des rapports, mais il arrive avec une nouvelle idée chaque semaine. C'est compulsif. Il est pas mal intentionné le bonhomme mais c'est un rêveur. Il est un peu déconnecté de la réalité, il arrive pas à suivre. Il voudrait sauver le monde.
-
moi, mon ex était comme ça, pas réaliste pour deux sous... il...
Et c'est reparti.
Mathilde regarde autour d'elle et dans la lumière rose tamisée du petit bar aucun visage ne l'accroche. Sur la piste de danse exsangue, trois filles dansent en demi-cercle, leurs sacs à main posés par terre au centre, et elles bavardent en dansant, jetant des regards vers le fond de la salle où deux jeunes hommes en cravate sirotent des bloody ceasars, leurs cellulaires posés sur la table devant eux. Elle rentrera seule ce soir. Elle aurait aimé ne pas rentrer du tout. Une autre soirée de vains espoirs. Ces petites sorties lui font du bien. Mais ce dont elle aurait eu besoin par-dessus tout, c'est de sentir des mains sur sa peau. Le désir d'un homme, la tiédeur d'une bouche. Juste un peu, même juste pour une nuit. Sentir qu'elle est vivante à travers le corps de quelqu'un d'autre. Il est tard et elle sera fatiguée demain. Sabine dort probablement déjà.
***
En rentrant elle découvre Judith endormie sur le divan. Une note sur la table de cuisine. «j'avais un petit rendez-vous, dernière minute, j'ai appelé la gardienne, tu pourras la payer ? fais-là dormir dans mon lit... on se voit demain... grosses bises, Sab.»
Mathilde se verse un verre de rhum avec du jus d'orange, jette un il sur Cassandra qui dort comme un bébé ours dans la petite chambre. Que pense-t-elle Cassie de tout ça ? De cette vie un peu débridée, de sa tante qui rentre tard, de sa mère qui ne rentre pas ? A-t-elle peur parfois qu'on l'abandonne ?
Un peu lasse et agacée, elle ne prend pas la peine de réveiller Judith. Elle la couvre dun drap de flanelle puis rejoint sa chambre et se glisse dans ses couvertures trop froides. Il fait pourtant encore doux dehors mais elle augmente le chauffage de quelques degrés.
Une pointe de tristesse lui étreint le coeur lorsqu'elle éteint la lumière. Ou est-ce de la jalousie ? Sabine, elle, ne dort pas seule ce soir
***
Deux jours plus tard, Sabine est assise dans la cuisine et prépare un plateau de fruits de mer. Elle a mis une bouteille de vin blanc au frais et le disque préféré de Mathilde. C'est samedi. Mathilde est sûrement allée faire l'épicerie avec Cassandra.
Elle les attend tranquillement. Le soleil inonde la cuisine et lui fait plisser les yeux. Elle se sent légère, encore imprégnée de sa petite escapade. Félix, un client de la clinique dentaire, lui fait une cours assidue depuis des semaines. Il se plaint d'un mal de dents récurant qui l'oblige à revenir passer des examens. C'était si facile d'accepter son invitation à souper. Il est gentil. Pas trop dérangeant et du type un peu romantique. Sa maison à Boucherville surplombe la rivière et ils ont passé les deux derniers jours à marcher au bord de l'eau, à dormir et à faire l'amour. Ce n'est pas un amant passionné, mais il est tendre. Et la rivière était si belle. Une toute petite ombre vient cependant ternir ce plaisir : il voudra la revoir. Et comme dhabitude elle inventera quelque excuse pour refuser les prochains rendez-vous. Il se lassera éventuellement... c'est sûr... il devra comprendre que c'était doux et sans conséquences...
Dans l'escalier, les voix de sa soeur et de sa fille la sortent de sa rêverie. Déçue de ne pouvoir prolonger ce moment de solitude béate ; elle aurait bien repoussé encore le moment où Mathilde entrera, avec ce petit sourire contraint. Elle voit déjà cette retenue forcée, ce réflexe qui empêchera sa sur de porter un jugement, mais tout son visage et son corps afficheront son inquiétude et sa lassitude.
Quand Mathilde ouvre la porte, elle pose les sacs d'épicerie sur le comptoir et fait mine de rien. Résistant de toutes ses forces pour ne pas revêtir le rôle de la maman inquiète. En protégeant ce rapport dégale à égale, de deux femmes matures qui se font confiance, cest aussi sa propre jeunesse quelle tente de préserver. Faisant fi de létat dalerte où la plongé labsence de Sabine, elle taira ses craintes de la voir perdre son emploi à force de sabsenter, de la retrouver découpée en petits morceaux dans une ruelle ou dieu sait quoi encore
Elle sait très bien qu'une bouteille de vin refroidit au frigo. Elle connaît par coeur cette façon qu'a Sabine de l'amadouer avec des petites douceurs. Et ça marche. Comment peut-elle lui en vouloir ? Oui, elle sest retrouvée toute seule avec Cassie. Oui, elle s'est fait un sang d'encre... et si ses craintes étaient fondées cette fois ? Mais Sabine a cette mine radieuse qui illumine sa peau diaphane. On dirait qu'elle est bronzée malgré sa blancheur. Elle envie tout ce petit bonheur qui émane d'elle et cette façon qu'elle a de se donner au plaisir sans y réfléchir, de s'abandonner à ses désirs. Elle sait très bien que l'amoureux transi, rappellera plusieurs fois cette semaine, réclamant sa part d'amour et que Sabine lui donnera congé avec cette nonchalance qui lui est propre. Comme si rien ne l'atteignait, comme si rien ne lui était cher.
- Alors c'était bien ? Mathilde pose la question du bout des lèvres, tentant d'être le plus naturel possible.
- huhumm...
Sabine sourit. Elle n'en dira pas plus. À quoi servirait-il de tout raconter dans le détail ? Ces deux jours sont inscrits en elle et elle en goûte encore le parfum. Il n'y a rien à ajouter.
Cassandra se jette au cou de sa mère et s'assoyant sur ses genoux plonge goulûment ses petites mains potelées vers le plateau de crevettes.
- Maman on a vu un chien, au magasin... il était grand comme ça et j'ai pas eu peur et la madame au magasin nous a donné du fromage et j'ai mis ma robe d'été c'est pas encore l'hiver en maman ? Quand est-ce qu'on va chez mamie ?
C'est sa façon à elle de dire qu'elle s'est ennuyé. Elle ne demandera pas où est allée sa maman dans les derniers jours, mais elle ne cessera de lui parler et de la suivre partout jusqu'au coucher. Elle voudra une histoire et «je veux dormir avec toi maman».
Mathilde ouvre la bouteille de vin et sert deux verres, inutile d'entamer une discussion, c'est la soirée de Cassie. On mangera, on boira, et on verra bien demain...
***
L'automne commence à se faire sentir, le fond de l'air se rafraîchit. Sur sa vieille voiture stationnée de l'autre coté de la rue, une légère buée a recouvert les vitres. Cassandra piétine à côté de Mathilde qui cherche ses clés dans son sac. Elle est de mauvaise humeur la petite ce matin. Elle a dû se lever 6 fois au moins, cette nuit, pleurant et réclamant sa mère. Mauvais rêves ? La nuit a été courte pour Sabine et Mathilde et ce lundi matin en est un comme les autres dans lenfilade des semaines et des fins de semaine. Mathilde fouille avec énervement son sac, qu'elle finit par échapper par terre faisant rouler une partie de son contenu sous la voiture. Cassie se met à pleurnicher comme si elle était responsable de cet incident et cours saccroupir dans l'herbe mouillée, recroquevillée sur elle-même. Des voitures passent. Tant de voitures. Mathilde est à genoux près de la sienne et tente de récupérer les objets qui se sont glissés dessous tout en gardant un il sur la petite. Ses longs cheveux ébouriffés lui tombent sur le visage, elle souffle pour les repousser et jure un peu entre ses dents. Son pantalon neuf, évidemment ! Ça devait arriver aujourd'hui ! Quand Mathilde laisse échapper un sacre exaspéré, Cassie se met à pleurer de plus belle. Ça n'en finira donc jamais ! Elle retrouve enfin ses clés, et dans un élan ouvre la portière, attrape la petite par le bras, l'assoie sans ménagement en attachant sa ceinture de sécurité d'un geste rempli de colère. Une fois ses affaires récupérées, elle s'installe derrière le volant et fixe longtemps lespace devant elle. Cassie pleure toujours mais plus doucement. Des larmes montent aux yeux de Mathilde. Elle ne veut pas se fâcher contre la petite, mais c'était plus fort qu'elle. La suite interminable des lundis. Il lui semble parfois ne plus s'entendre penser, ne plus avoir le temps de savoir qui elle est et pourquoi elle vit. Elle tend un mouchoir derrière elle. Une petite main le prend sans dire un mot.
- Je m'excuse chérie, c'est pas ta faute d'accord. Matante est fatiguée. On a pas beaucoup dormi, hein, toutes les trois...
Dans son siège d'enfant, les yeux rougis, Cassie hoche la tête. Elle ne comprend pas vraiment ce qui arrive, probablement. Mais par une sorte de sympathie instinctive, elle souhaite réconforter Mathilde et peut-être se faire pardonner quelque chose qu'elle pense avoir commis mais dont elle ignore la vraie nature.
En déposant la petite à la garderie, Mathilde la regarde rejoindre les autres enfants et ça lui pince le coeur. Elle voudrait l'aimer parfaitement, sans faillir jamais. C'est impossible. Elle grandira comme tous les autres pour connaître l'enfilade aigre-douce des journées, jusqu'à sa mort.
«quelle morbidité ce matin, elle n'a que quatre ans et déjà je pense à sa mort...»
Elle revient vers sa voiture. Dormir. Retourner se coucher. Ne plus penser, ne plus sentir. C'est juste un début de journée un peu moche. Ça ira mieux cet après-midi. Y'a plein de gens qui meurent ou qui crèvent la faim dans des pays en guerre ou sous-développés et elle est là qui s'énerve pour un rien... Elle allume la radio à une station de musique classique et monte le volume jusqu'à ne plus entendre les sons de la rue.
Tout est gris, ce matin. Une sorte de fin brouillard efface les contours et aplatit les perspectives. Lorsqu'elle arrive dans le quartier Centre-Sud, où se trouve son école, elle trouve les rues plus pauvres que d'habitude. Elle ferme la radio et baisse la vitre, afin de revenir doucement à la réalité.
En tournant le coin vers le stationnement des employés, une dizaine d'enfants longent le trottoir à la queue leu leu, deux par deux, tenant chacun leur bout d'une longue corde et portant des dossards colorés. Deux animatrices les encadrent. Ils ont tous un air docile et sérieux mais leurs petites bouches projettent toutes sortes de sons étranges semblables à une forêt tropicale, comme s'ils testaient leurs cordes vocales ou qu'ils exploraient avec leurs voix l'espace sonore qui les entoure. Mathilde sourit, se disant qu'une ribambelle d'adultes faisant des sons aussi farfelus se ferait enfermer au bout d'une demi-heure. À cet age-là on a encore le droit à la fantaisie, à la douce folie du corps et de l'âme. On devrait pouvoir garder ça quand on grandit...
Elle stationne sa voiture. En verrouillant la porte, elle observe, de l'autre côté de la rue, une femme qui balaie avec ostentation le trottoir devant sa maison. Cette lubie de la propreté étonne toujours Mathilde. Et puis une autre femme, plus jeune apparaît au sortir d'une rue avoisinante. Elle porte une jupe très courte et des talons trop hauts, elle vacille un peu en marchant, mais surtout, son bustier est grand ouvert dévoilant ses seins nus. La dame du trottoir l'aperçoit, fige un peu dabord puis se dirige vers elle à petits pas rapides. Elle brandit son balai devant elle, menaçant la jeune femme à moitié dénudée.
Mathilde, amusée par la scène, sarrête un moment. Elle ouvre de grands yeux lorsque la femme au balai se met à injurier l'impudente. «on a pas honte, devant les enfants, va te rhabiller pauvre chienne, putain, t'as pas de conscience, salope, va t'habiller, caches-toi, au moins devant les enfants, quel exemple...»
Sans un mot, impassible, la jeune femme fait demi-tour et retourne d'où elle est apparue. La femme au balai revient vers sa maison en maugréant, mais toute son attitude déclare fièrement qu'elle a fait son devoir de bon citoyen «dans qu'elle monde vit-on...»
Mathilde reste encore un peu, fascinée et étonnée de voir la dame reprendre tranquillement le balayage de son trottoir, et de voir que les enfants ont observé le manège sans cesser leurs exercices de voix, comme si tout cela était naturel.
Quelques instants plus tard, la jeune femme aux seins nus réapparaît mais cette fois elle est flambant nue, tenant ses vêtements à la main. La tête haute, regardant la dame au balai droit dans les yeux, elle parade au beau milieu de la rue en se dirigeant vers le trottoir. Roulant des hanches, prenant des poses, elle la provoque et la nargue. La dame au trottoir est paralysée, ouvrant et refermant la bouche silencieusement dans un hoquet de vieille carpe quon a pris à lhameçon. Elle colle son balai contre son corps, suit des yeux la provocante jusqu'à ce qu'elle ait tourné le coin pour disparaître à nouveau.
Mathilde rigole de bon coeur. On verrait ça dans un film qu'on n'y croirait pas. Les animatrices faignant de navoir rien vu, les enfants ont continué leur route avec insouciance. C'est drôle et c'est triste à la fois. Triste la dame au balai ou la jeune femme perdue ? Elle ne sait pas au juste.
Lorsqu'elle arrive à son bureau, pensive, repassant la scène dans sa tête, c'est un petit garçon derrière un gros mouchoir rempli de sang qui l'attend avec une des gardiennes de la cour d'école
décidément...
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Par Annie Paradis
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Publié dans : Les écrivaillures
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